Le 31 décembre 2019, Jacob, le rhinocéros noir de Pont Scorff, né en captivité s’est éteint, soit 15 jours après l’arrivée de REWILD à la tête du zoo.

Dès notre arrivée, la vétérinaire en charge de son suivi médical nous explique que Jacob est vieux, très mal en point et vit sans doute ses derniers instants. Se pose même la question de l’euthanasie.

Mais Jacob n’est pas vieux, il a 28 ans. Dans la Nature, les rhinocéros peuvent vivre jusqu’à 50 ans. Le 27 décembre 2019, la doyenne des rhinocéros noirs s’est éteinte de causes naturelles dans un sanctuaire en Tanzanie après avoir vécu la plus grande partie de sa vie en liberté. Elle avait 57 ans. Selon les données récoltées dans les zoos, sur les 173 rhinocéros noirs maintenus en captivité depuis 2000, 97 sont morts avant l’âge de 20 ans (soit 56,07%) dont 34 avant même d’avoir atteint leur premier anniversaire (20%).

Nous nous procurons le dossier médical de Jacob et découvrons qu’il est malade depuis des années.

Sa compagne Siwa, morte le 27 novembre 2012 à l’âge de 20 ans des suites d’une infection cutanée pour laquelle elle avait été placée sous morphine, avait eu moins de chance que lui. Jacob avait commencé à développer les mêmes infections, mais avait pu être sauvé… pour encore quelques années de souffrances.

En novembre 2012, suite à la mort de Siwa, le Vétérinaire Steve Unwin du zoo de Chester, informait Florence Ollivet Courtois (vétérinaire de La Tanière Zoo-refuge) sur les facteurs externes responsables des lésions cutanées : « conditions de froid sec – les lésions sont souvent plus importantes à cette période de l’année. Ces conditions sont très différentes de ce que ces animaux pourraient expérimenter en milieu naturel (même en altitude à Laikipia, il ne gèle jamais et il n’y a jamais de vent sec). Je ne serais pas surpris qu’un contexte combinant un vent froid et sec entraîne des lésions cutanées, des crevasses superficielles et par la suite, une infection ». Il cite également le stress comme facteur aggravant.

Les facteurs internes mentionnés dans le même courrier font état de problèmes d’accumulation de fer dans le foie, très fréquents chez les rhinocéros noirs en captivité. Le pathologiste du zoo de Chester poursuit en expliquant que deux de leurs rhinocéros sont morts suite à des nécroses dermo-pathologiques superficielles (NDS), liées à des taux extrêmement élevés de fer dans le foie. Selon le pathologiste, la NDS est provoquée par le stress, le froid et l’hémochromatose hépatique.

De quoi s’agit-il ? Selon les références vétérinaires disponibles, les rhinocéros noirs maintenus en captivité accumulent le fer dans le foie (principalement en raison de l’alimentation qui leur est prodiguée en zoos). L’anémie hémolytique qui en résulte est une cause majeure de mortalité et serait responsable de la mort de 40% des rhinocéros noirs captifs. Or, en 2012 déjà, Florence Ollivet Courtois faisait état d’une anémie majeure chez Jacob, anémie qui ne s’améliorait pas.

Plus récemment, le 26 Novembre 2019, soit 3 semaines avant le rachat du zoo de Pont Scorff par Rewild, le vétérinaire Romain Potier (Société FauneVet, président de l’association des vétérinaires de parc zoologiques) établissait un compte rendu alarmant sur l’état de santé de Jacob : « Gériatrique. Diarrhée chronique. Forte suspicion de lésions parodontales chroniques associées à une usure excessive de la table dentaire. Mauvais état corporel. Prise alimentaire difficile et prolongée. Souillure prononcée des cuisses et flancs droit et gauche suggérant un décubitus (station allongée prolongée). Présence de diarrhée liquide associée à du fourrage et à des morceaux de légumes non digérés ». Et de conclure que « l’état de dentition de Jacob ne lui permet plus de valoriser sa ration, entraînant une détérioration de l’état général et une diarrhée chronique ». Le docteur Potier affirme craindre des « lésions d’arthrose » pour Jacob qu’il considère « d’un âge avancé ».

RÉSULTATS DE L'AUTOPSIE PRATIQUÉE LE 2 JANVIER PAR LA CLINIQUE VETERINAIRE DES SEPT CHAPELLES :

L’autopsie a révélé la présence de lésions buccales sévères (tartre, gingivites et pointes dentaires acérées qui perforaient les joues) qui empêchaient Jacob de s’alimenter correctement. Cette usure anormale des dents ne peut être imputable qu’à son alimentation, pas assez abrasive par rapport à la végétation arbustive de savane.

L’autopsie conclut à une cachexie avancée (affaiblissement profond de l’organisme, perte de poids, fatigue, atrophie musculaire), liée à une dénutrition très importante, avec absence totale de réserve graisseuse. Présence de lésions buccales sévères qui devaient le faire souffrir et l’empêcher de s’alimenter correctement et de lésions d’infiltration noirâtres disséminées, symptomatiques des problèmes de métabolisation du fer déjà identifiés dans l’historique médical de Jacob. Une pathologie bien connue des vétérinaires en zoos pour être responsable de la mortalité d’un grand nombre de rhinocéros captifs.

Jacob est donc littéralement mort de faim et de fatigue, considéré comme un vieillard avant l’âge. Il aura vécu toute sa vie dans un climat inadapté à ses besoins, avec une nourriture inadaptée à ses besoins et dans un état de faiblesse et de souffrance directement induit par ses conditions de rhinocéros captif. Seule la mort l’aura libéré d’une vie qui n’aura été que l’ombre de ce qu’elle aurait dû être. 

Dans la Nature, les rhinocéros parcourent jusqu’à 25 km par jour et peuvent courir jusqu’à 50 km/h. Adaptés au climat chaud de l’Afrique, il aura connu le froid, le confinement, les infections, les carences, le stress et la douleur. Et il est loin d’être un cas particulier. 

Aujourd’hui, plusieurs ouvrages et études font état du problème, comme celle-ci de l’Association américaine des vétérinaires zoologiques :  « En captivité, les rhinocéros noirs (Diceros bicornis) sont touchés par de nombreux syndromes qui n’apparaissent pas dans les populations sauvages. L’anémie hémolytique, les pathologies hépatiques, et les dermopathies ulcératives menant à une augmentation de la mortalité et de la morbidité font partie de ces syndromes. »

Tous les vétérinaires qui sont intervenus sur le cas de Jacob connaissaient la nature de ses pathologies et leur caractère directement imputable à la captivité. Ils savaient que de nombreux rhinocéros en sont morts avant lui. Aucun n’a commencé à émettre le début d’une remise en question du bien fondé de maintenir en zoos des animaux en danger critique d’extinction, que la captivité rend vulnérable aux infections et aux maladies, qu’elle fait vieillir et mourir prématurément. 

Il est grand temps que la société s’empare de ces sujets et qu’un vrai débat s’amorce sur les justifications de condamner ces animaux à une vie de souffrance et d’enfermement, sous des prétextes d’éducation ou de conservation qui s’effondrent à la lumière des faits.