DAMIAN ASPINALL, CE PROPRIETAIRE DE ZOOS QUI VEUT EN FINIR AVEC LES ZOOS.

Damian Aspinall avec des gorilles réintroduits au Gabon. Crédit : Aspinall Foundation.         

Damian Aspinall a hérité de deux zoos en Angleterre. Il réalise depuis quelques années tout ce que les détracteurs de Rewild jurent être une utopie dangereuse qui ne peut germer que dans l’esprit d’amateurs. Nous partageons d’un bout à l’autre l’analyse d’Aspinall, son constat et les solutions qu’il propose pour enrayer la destruction du monde sauvage. Nous avons traduit et retranscrit ici une interview audio qu’il a donnée en Novembre dernier à Mongabay Newscast, tout juste 1 mois avant que nous signions le contrat du Zoo de Pont Scorff. Cette interview s’adresse particulièrement aux nombreuses personnes qui travaillent dans les zoos, à tous ceux qui y emmènent leurs enfants, et qui sont persuadés – en leur âme et conscience- d’agir au mieux pour les animaux. Un autre rapport aux animaux sauvages est possible. 

Commentaire Mongabay Newscast : Aujourd’hui, on rencontre Damian Aspinall, Président de l’Aspinall Foundation, une association britannique qui oeuvre pour la protection des espèces en danger, et pour leur réintroduction dans leur milieu naturel.

L’Aspinall Foundation gère deux zoos en Angleterre, mais il ne s’agit pas de zoos ordinaires. La Fondation les considère comme des sanctuaires de reproduction pour les espèces sauvages rares et en danger. Ces lieux ne sont pas censés abriter ces animaux indéfiniment, le but étant de les relâcher dans leur habitat naturel. La Fondation s’occupe également de projets de conservation des espèces sauvages et de reproduction en captivité à travers le monde, au Gabon, à Madagascar, en passant par Java. Damian Aspinall est d’ailleurs un fervent détracteur des zoos.

Il intervient dans Mongabay Newscast pour expliquer pourquoi il appelle à la fermeture de tous les zoos à travers le monde, et ce dans les 30 prochaines années. Il explique également pourquoi la protection des espèces rares et en danger gagnerait à être pratiquée in situ.

Damian Aspinall  :  J’essaie juste de dire aux gens : “Ecoutez, on doit forcément réévaluer nos pratiques. On doit être honnêtes. On doit se poser les questions qui font mal. Oui, on a passé des années à construire ces parcs pour la faune sauvage. Mais on doit être en mesure de se demander s’il n’y a pas une meilleure façon de faire. Et cette meilleure façon, elle existe.”

Commentaire Mongabay Newscast :  En Juin, nous avion accueilli Jim Breheny sur Mangabay Newscast. Breheny est le Directeur du Zoo du Bronx à New York, et la star de la série télévisée d’Animal Planet “Le Zoo du Bronx”. Nous avions échangé à cette occasion sur l’évolution des zoos et des aquariums durant ses 40 années de carrière. Breheny m’avait alors dit que non seulement les zoos préservent les espèces en danger pour l’avenir, mais ils permettent aussi de soutenir le travail sur le terrain, pour protéger les animaux dans la nature. C’est pour cela que les zoos seraient selon lui, indispensables à l’effort de préservation de la vie sauvage. Notre invité d’aujourd’hui ne partage pas ce point de vue. Damian Aspinall, Président de l’Aspinall Foundation, ne pense pas que les zoos soient nécessaires à la protection des espèces sauvages. Il affirme que le fait de garder des animaux sauvages en captivité est cruel et inhumain. Il appelle à l’éradication des zoos dans les trois décennies à venir.

Damian Aspinall : Je pense que le concept du zoo est complètement obsolète quand il s’agit de conservation des espèces. Beaucoup de personnes bien intentionnées travaillent dans les zoos; elles pensent qu’elles font du bon travail… Mais les gens ont une vision des choses trop étriquée, dans la petite communauté zoocratique.

Commentaire Mongabay Newscast : Aspinall aime évoquer la “zoocratie” lorsqu’il parle de la bureaucratie des zoos.

Damian Aspinall : Je ne crois pas qu’ils se laissent l’opportunité de se poser les bonnes questions, ni d’y répondre avec honnêteté. Selon moi, les zoos font trop de choses qui n’ont aucun lien avec la conservation, et ces activités ne sont pas bien gérées par la communauté des zoos. C’est ce qui me fait penser que l’avenir de la préservation des espèces animales n’est pas là. Ce qui me pose problème – et je gère deux parcs naturels animaliers, donc je comprends les enjeux mieux que quiconque – c’est comment on considère les animaux qui se trouvent dans les zoos aujourd’hui. De tous les animaux qui sont dans nos zoos européens, seuls 45 font partie d’espèces en danger critique d’extinction. Parmi ces 45, seuls 3 sont viables. Tous les autres ont des problèmes génétiques, d’hybridation, de consanguinité…Alors que font les zoos ? Prenons l’une des trois espèces qui selon moi sont viables au sein de cette communauté des zoos, comme les gorilles… Il y en a 250 000 dans la nature : en sommes-nous à ce point où l’espèce est devenue si rare qu’il faut enfermer des individus dans les zoos ? Si on est tout à fait honnête, la réponse est forcément non !

Je prends souvent cet exemple : on a sauvé le gorille de montagnes, dans le pire endroit au monde en termes de braconnage, une zone touchée par une guerre civile, par l’usurpation des terres… et malgré ça, on a réussi à faire augmenter la population de gorilles des montagnes de 200 à 1000 individus. Donc on ne me fera pas croire que le seul moyen de sauver ces animaux est de les garder enfermés dans des enclos qui la plupart du temps ne leur sont pas adaptés. Les zoos prétendent protéger les animaux, parce qu’ils disparaîtraient à l’état sauvage. Mais ils ne disparaissent pas, parce que la plupart des animaux qu’ils gardent captifs ne sont ni rares ni en danger.

Deuxièmement, si on veut offrir un refuge à un animal, on doit pouvoir le faire, mais avec la volonté ultime de le réintroduire ensuite dans son habitat naturel. Les zoos ne souhaitent pas renvoyer les animaux dans la nature. Nous sommes (la Fondation Aspinall) ceux qui faisons le plus de réinsertions dans la nature, à l’international.

On a relâché 80 gorilles, 150 primates, des bisons, une hyène, on va relâcher un guépard, on s’apprête à relâcher des lycaons, on a réintroduit des chevaux sauvages… Chaque zoo devrait en faire autant, et ça m’attriste de voir que les zoos sont réticents à relâcher les animaux dans la nature.

La première raison, c’est qu’ils ne le peuvent pas. Parce que les animaux qu’ils ont sont malades, ils sont consanguins, ou hybrides. Les zoos ignorent combien de leurs animaux sont des hybrides. On doit se poser la question “Qu’est-ce qu’on est en train de faire ?” Ils n’aiment pas qu’on les critique, et je n’essaie pas de me faire des ennemis, ni de provoquer l’EAZA (Association européenne des jardins zoologiques et des aquariums).

J’essaie juste de dire aux gens : “Ecoutez, on doit forcément réévaluer nos pratiques. On doit être honnêtes. On doit se poser les questions qui font mal. Oui, on a passé des années à construire ces parcs pour la faune sauvage. Mais on doit être en mesure de se demander s’il n’y a pas une meilleure façon de faire.” Et cette meilleure façon, elle existe.

Commentaire Mongabay Newscast : Même lorsque l’habitat naturel d’une espèce a été complètement détruit, Aspinall ne considère pas la captivité de ces animaux dans un zoo, en attendant la restauration de leur habitat naturel, comme une solution. En anglais, il utilise le terme “arching” qui fait référence à l’Arche de Noé, le bateau construit pour y accueillir deux individus de chaque espèce, afin de les sauver du Déluge.

Aspinall ne prétend pas que ces espèces n’ont pas besoin d’un refuge, mais que les zoos ne sont pas le bon endroit.

On doit se poser deux questions. La première est  “À partir de quel moment un animal est-il suffisamment rare pour avoir besoin d’un refuge ?” Je pense que c’est une question légitime. Il y a 250 000 gorilles dans la nature. Ont-ils besoin d’un refuge ? Je ne le pense pas. Il y a 500 000 éléphants dans le monde. Doivent-ils aller dans un refuge ? Je ne crois pas. En tout cas, certainement pas dans des zoos.

Si on se disait qu’un animal pourrait en effet avoir besoin d’un refuge, parce qu’il n’en reste que 200, voire un millier, et qu’il ne reste que 2000 hectares de forêt qui les abrite. Peut-être alors se dirait-on qu’il faut en effet agir pour protéger cette espèce.

Je vais illustrer avec un exemple : il y a dix ans, on nous a présenté un cas. On nous a annoncé qu’il ne restait qu’une cinquantaine, voire une centaine de Grands Hapalémurs à l’état sauvage. Cette espèce n’avait aucune chance de survie. Les zoos du monde entier voulaient venir chercher ces lémuriens pour les sauver et les mettre à l’abri. C’était la solution qu’ils proposaient. Nous, on a dit non ! On a dit : “On va aller à Madagascar, et trouver une solution pour protéger ces animaux”. On y est donc allés par nos propres moyens, on est allés dans la forêt, ou plutôt ce qu’il en reste car il y en a peu maintenant à Madagascar. On a parlé aux villageois qui chassaient ces animaux… On a fait quelque chose de tout à fait évident, ce n’était que du bon sens. On a transformé les villageois qui tuaient ces animaux en gardes-chasse, et on les a payés pour les protéger. On a ensuite éduqué les plus jeunes, en envoyant notamment des livres sur la protection des animaux aux écoles, on a sensibilisé la prochaine génération d’habitants. Et en 10 ans, la population de lémuriens est passée à un millier d’individus. Ils ont été retirés de la Liste Rouge; c’est le seul primate à avoir été retiré de cette liste. Et tout ce travail a été fait sur place.

Commentaire Mongabay Newscast : Le Grand Hapalémur n’a en réalité pas été retiré de cette Liste Rouge de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature). Il est toujours considéré comme en danger critique d’extinction. Par contre, le Grand Hapalémur a été retiré de la liste des 25 primates en les plus menacés. Mongabay avait d’ailleurs évoqué le retrait du Grand Hapalémur de cette liste en 2012, alors qu’il y était resté pendant 10 ans.

Damian Aspinall : Cette idée de ne pas pouvoir protéger les animaux dans leur habitat naturel, car l’espèce a atteint un niveau où on se dit “Il en reste trop peu, il faut faire quelque chose !” (comme ça a été la cas pour le Gorille des montagnes ou le Grand Hapalémur), alors la première option devrait toujours être d’agir sur le terrain.

La deuxième option devrait être de les retirer temporairement de leur milieu naturel, et de construire sur place des zones dans lesquelles ils pourront se réfugier, mais sur place, avec le bon climat et le bon régime alimentaire.

Commentaire Montgabay Newscast : La conservation In Situ est la préservation de la biodiversité dans son lieu d’origine, ou son milieu naturel. La conservation Ex Situ désigne, elle, le fait de retirer une espèce de son milieu naturel, pour la préserver ailleurs.

Damian Aspinall :  Un jour, quand la forêt sera protégée, ou qu’elle aura été replantée, ces animaux pourront y être réintroduits. C’est la marche à suivre pour aller de l’avant. Il ne s’agit pas de retirer les animaux de leur milieu naturel pour les mettre dans des zoos, qu’ils soient en Europe ou ailleurs.

Il suffit de regarder les chiffres des zoos. Leur bilan est désastreux ! Le nombre de maladies, d’hybridation, de consanguinité… c’est scandaleux ! Et les gens ne le savent pas, les zoos n’en parlent pas. On devrait en parler ! C’est pas un drame de faire son propre bilan et de se dire qu’on n’a pas vraiment réussi mais qu’on va essayer de faire mieux que ça. Personne ne veut penser comme ça, et c’est vraiment dommage car ce sont les animaux qui en souffrent.

Justifier la captivité des éléphants sous prétexte qu’ils se font braconner… C’est vrai, ils se font braconner. Mais il en reste 500 000, et il y a 20 000 éléphants dans des réserves protégées en Afrique du Sud. Donc il n’y a absolument pas besoin d’avoir des éléphants en captivité. Et quiconque vous dira le contraire fait une erreur.

Et il ne s’agit que d’une seule espèce. La liste n’en finit pas. Il y a en ce moment plus de 5 000 espèces dans les zoos européens. Et il n’y a que 200 programmes de reproduction. Donc 95% des espèces en captivité dans les zoos ne sont pas considérées comme suffisamment importantes pour avoir leur propre programme de reproduction.

Comment cela peut-il faire sens ? J’ai calculé que les zoos européens dépensaient en moyenne 18 millions d’euros (ça pourrait être le double) pour s’occuper des éléphants et des rhinocéros. Imaginez ce qu’un zoo qui a 18 millions d’euros à dépenser pourrait faire avec cet argent, s’il l’investissait dans la nature ! On pourrait sans doute mettre fin au braconnage en Afrique avec une telle somme.

L’argent que les zoos dépensent pour la maintenance des enclos… Les dépenses peuvent aller jusqu’à 30 ou 40 millions d’euros pour les enclos.

Les enclos ne sont pas bons pour les animaux, ils ne sont bons que pour les visiteurs. C’est fou ! Avec une telle somme, on peut protéger les 11 réserves du Gabon pendant 10 ans !

J’ai vu un zoo dépenser 9 millions pour l’enclos de deux lions. Ou 6 millions pour la cage de deux tigres de Sumatra. On peut protéger 200 tigres dans la nature pendant 10 ans, avec 6 millions de livres à Sumatra.

Commentaire Montgabay Lorsque j’ai parlé avec Jim Brehene dans ce Newscast en juin dernier, il a dit que les zoos membres de l’Association Américaine des Zoos et Aquariums versent tous les 5 ans un milliard de dollars pour la conservation des espèces dans leur milieu naturel.

Bien qu’Aspinall ne soit pas en mesure de s’exprimer sur le montant en dollars alloué par les zoos à cette cause, j’étais curieux de savoir s’il pensait que ce financement était une contribution efficace aux efforts de conservation des espèces dans leur milieu naturel.

Damian Aspinall : On doit tout d’abord étudier les données. Il est difficile pour moi de faire un commentaire sur sa déclaration, car elle est très vague. C’est peut-être exact, peut-être pas, mais il faudrait que j’étudie ça avec beaucoup d’attention pour être en mesure de vous dire si c’est efficace ou non.

Mais je peux dire deux choses : les zoos américains sont bien plus riches que les zoos européens. Ca ne fait aucun doute. Et si les zoos américains sont bien plus aptes à dépenser de grosses sommes pour leurs enclos, ils sont tout aussi mauvais dans tous les domaines dont j’ai parlé plus tôt : l’hybridation, les maladies, la consanguinité… Ils sont tout aussi mauvais que les autres.

Je dirais cependant que si on compte le nombre de zoos européens faisant partie de l’AEZA, et qu’on prend toutes les contributions annuelles et tout l’argent recueilli (de mémoire, un peu moins de 18 millions d’euros par an)ils reversent environ 41 000 euros par an à la conservation en milieu sauvage. C’est ridicule. Nous, on reverse plus de 2 millions d’euros.

Donc l’idée que les zoos soutiennent l’effort de conservation en milieu naturel est tout à fait discutable. En plus, je suis convaincu qu’aucun animal ne devrait être enfermé dans une cage, qu’elle qu’en soit la raison, et surtout pas sous prétexte que c’est pour bon pour la protection des animaux dans la nature. Pour moi c’est inacceptable, je n’y crois pas : les animaux n’ont pas besoin d’être en captivité dans des cages.

La vérité, c’est que les zoos sont des entreprises commerciales. Ils ont des animaux parce que le public veut voir des animaux. C’est ça, la vérité. Ils se cachent derrière la conservation et ils communiquent beaucoup sur le thème de la conservation, mais ils ne sont pas du tout efficaces.

Commentaire Montgabay Newscast : Après l’effort de conservation des espèces sauvages, les zoos avancent souvent deux autres arguments : l’un est qu’ils éduquent les visiteurs sur les animaux avec lesquels nous partageons cette planète, et ce faisant, sensibilisent le public à la nécessité de conserver les espèces. Et le deuxième est qu’ils soutiennent également la recherche. Mais Aspinall ne pense pas que ces arguments tiennent la route.

Damian Aspinall : Regardons les chiffres, regardons les faits. Concernant l’éducation par exemple. Je suis convaincu qu’on entretient  une croyance culturelle dans nos pays, selon laquelle les zoos sont une bonne chose, on pense que le zoo, c’est bien et qu’on peut y emmener ses enfants. Et tout le monde pense ça ! Selon moi, à chaque fois que les gens emmènent leurs enfants au zoo, ils leur font intégrer l’idée que les zoos, c’est bien et qu’ils font du bon boulot. Je pense que c’est criminel, parce que c’est faux.

Ensuite, si on parle de l’éducation, il n’existe aucune donnée indépendante qui soutienne l’idée que les zoos éduquent le public.

Je gère deux parcs, et je peux vous assurer que moins d’1% des gens qui viennent les visiter sont intéressés par la conservation. Et moins d’1% s’intéresse à la conservation à cause des animaux. Donc peut-être qu’une personne sur mille repart en se disant : “Tiens, c’est intéressant, peut-être qu’on devrait penser plus aux animaux.” Mais là encore, ça ne veut pas dire que cette personne va devenir un activiste pour la défense des animaux.

Sur mille personnes sensibilisées, seule une ou deux va devenir un activiste. Mais ça ne veut pas dire que ces activistes vont être compétents. Combien d’activistes se retrouvent à s’exprimer, à crier, à parler sur Facebook… ? Et ça ne veut pas dire qu’ils font avancer les choses; ils ne font pas forcément changer l’opinion publique.

Alors où sont les preuves ? Il n’y en a pas. Il y a eu des rapports, que les zoos ont payés, mais on ne peut pas s’y fier. Il n’est donc absolument pas factuel de prétendre que les zoos éduquent le public. Ils ne font que parasiter leur esprit en leur apprenant que les zoos, c’est bien, que les zoos ont la conservation à cœur, et qu’ils font quelque chose de positif. C’est faux, et il n’y a aucune preuve qui soutient ces affirmations.

Même si c’était vrai… Admettons que ce soit le cas : notre espèce est-elle vraiment aussi peu civilisée que le fait d’emprisonner des centaines de milliers d’animaux sous prétexte d’éduquer la population, ne lui pose pas de problème ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Est-ce vraiment ce qu’on est, en tant qu’espèce ? On réduit tous ces animaux à l’esclavage, pour éduquer quelques personnes ? Je pense que c’est barbare ! C’est une honte pour notre espèce.

Commentaire Montgabay Newscast : J’étais intrigué par l’affirmation d’Aspinall qu’il n’existe aucune preuve que les zoos ont un réel impact éducatif. Je suis donc allé en chercher. Je n’ai rien trouvé de mieux qu’une étude de 2014, prétendument la plus importante du genre. J’y ai découvert que parmi les personnes interrogées, seules moins de 6% avaient une meilleure compréhension de la biodiversité après leur visite au zoo, qu’avant.

Damian Aspinall : Ce n’est pas une preuve, ils en tirent juste une meilleure connaissance. Ça ne veut pas dire que ces gens vont se dire : “Ok, maintenant on doit sauver la Planète !”. C’est tout le problème.

Commentaire Montgabay NewsCast : D’accord, et qu’en est-il les recherches effectuées dans les zoos ?

Damian Aspinall : Ok, les zoos ont fait du bon boulot côté recherches ? Pourquoi ne pas leur demander combien d’animaux ont subi une hybridation ou une consanguinité ? Vraiment, combien sont consanguins ? Des mammifères qu’on a fait se reproduire entre eux, qui ont été croisés avec d’autres, l’apparition de sous-espèces, la reproduction entre frères et soeurs… Par exemple, le lion asiatique : tout lion asiatique est aujourd’hui relié à l’un de ses frères ou à l’une de ses soeurs. Et il ne s’agit que d’une espèce parmi d’autres. Le serval : on n’a aucune idée du nombre de servals qui ont été reproduits avec leurs pairs. Ils ont fait se reproduire des tigres asiatiques avec des tigres de Sumatra, ou avec des tigres de Java… ils sont tous consanguins et hybrides ! Bravo pour les recherches, excellent boulot ! Une vaste blague !

Commentaire Montgabay Newscast Aspinall ne se contente pas de critiquer les zoos, il milite pour une conservation In Situ.

Je lui ai demandé à quoi ça ressemble et pourquoi il pense que ce serait une meilleure alternative aux zoos.

Damian Aspinall : On pense souvent qu’il faut des zoos, parce que les animaux sont tous en train de se faire tuer. Toutes les forêts disparaissent. Tout d’abord, regardons les faits : on en a parlé tout à l’heure, plus de 95% des animaux ne sont même pas sur la liste des animaux rares et en danger. Donc il y a des animaux qui n’ont même pas besoin d’être sauvés.

Ensuite, il est tout à fait possible de sauver des animaux dans leur milieu naturel : le gorille des montagnes en est un très bon exemple, le Grand Hapalémur en est un autre. Il y a plein d’éléphants qui sont sauvés dans des réserves en Afrique du Sud, plein de rhinocéros également, suffisamment pour créer ce qu’on appelle une arche. On est les premiers reproducteurs de gibbons cendrés au monde, on est les seuls à les réintroduire dans la nature. On protège les forêts de Java, et si le monde entier devenait fou et que toutes les forêts disparaissaient, les langurs de Java seraient toujours en sécurité et ne disparaîtraient pas.

Il faut être rationnel et réfléchir avec un peu de bon sens. Ca ne fait absolument aucun sens, c’est facile de faire des généralités comme : “C’est impossible de les faire retourner à l’état sauvage, on ne peut pas.” Ce n’est tout simplement pas vrai !

On peut le faire, et on peut tout faire si on s’en donne les moyens. On peut tout faire, si on regarde ces animaux. La première option est de ne pas laisser ces animaux enfermés dans ces horribles zoos. La deuxième option est de trouver une solution pour les ré-ensauvager ou de les protéger dans la nature. Les animaux peuvent être protégés. Il existe des réserves et refuges dans presque chaque pays d’Afrique maintenant. Si on décrétait que dorénavant les zoos en Europe ne peuvent plus avoir de rhinocéros, ni d’éléphants, ils devraient investir leurs 15 millions d’euros dans la protection de ces espèces dans leur milieu naturel, je peux vous assurer qu’on n’aurait plus de problème de braconnage contre les éléphants et les rhinocéros.

Où cet argent serait-il le plus utile ? Si un zoo a 36 millions d’euros à dépenser dans la construction de ces horribles enclos, il faut lui demander de prouver en premier lieu que cet argent ne serait pas plus utile s’il était investi dans la protection des espèces dans leur milieu naturel. On connait tous la réponse à cette question. Et les zoos n’accepteront jamais, parce qu’ils savent que s’ils dépensent l’argent dans un nouvel enclos, les visiteurs seront plus nombreux, et plus de visiteurs veut dire plus d’argent, et cet argent permet d’alimenter cette hystérie zoocratique.

Commentaire Montgabay Newscast Même dans les cas pour lesquels des mesures drastiques sont nécessaires pour sauver une espèce, Aspinall est convaincu qu’une intervention In Situ est préférable, et possible.

Damian Aspinall : Je pense que si on voit le verre à moitié plein, qu’on croit que tout est possible et qu’on se dit qu’on doit faire tout ce qui est en notre pouvoir pour sauver ces espèces, ces animaux, si on les autorise à se reproduire ailleurs que dans une horrible cage dans un zoo en Europe… alors on doit se demander : comment y arriver ?

Par exemple, je vais en République du Somaliland dans une semaine. Là-bas, il ne reste plus rien. La terre a été surpâturée. Avant on y trouvait des lions, des girafes, des rhinocéros, des éléphants, mais aujourd’hui il ne reste rien de tout cela.

Verre à moitié vide : il n’y a rien là-bas, c’est une perte de temps, il faut mettre tous ces animaux en captivité. Moi, je dis : “Attendez, on doit aller rencontrer les autorités, voir si on peut créer un parc national, un centre de réhabilitation dans lequel on pourrait ré-ensauvager les animaux, avant de les relâcher dans le parc national.” C’est le pari que je fais. Et je pense que c’est possible, avec l’aide du gouvernement, que j’ai obtenu dans ce cas précis, de dire : “On va créer un parc national de 40 000 hectares, une zone de ré-ensauvagement de 5 000 hectares, et on va ré-ensauvager toute la région ! On n’autorise l’accès ni aux chèvres, ni aux hommes, et on crée un nouveau paradis, avec un horizon d’une vingtaine d’années.”

C’est tout à fait possible. Mais les gens ne veulent pas s’en donner la peine, ou alors ils n’ont pas la foi, ils ne croient pas que ces projets puissent prendre forme. Moi, je pense qu’on peut tout faire. Je le crois, car les animaux le méritent. Il n’y a aucun animal pour lequel il n’y aurait pas de place dans la nature. Je ne le crois pas. Quand on a travaillé avec les Gibbons cendrés, il n’en restait que 2000 dans le monde mais on a réussi à sécuriser les droits pour pouvoir protéger les forêts, et réintroduire les gibbons cendrés. On a maintenant réintroduit 250 gibbons et lémurs. On protège ces forêts, dans lesquelles il n’y a pas de braconnage. Il n’y a pas non plus de déforestation. Si le reste de Java disparaît, la voilà, votre arche. Tout le monde disait qu’on n’allait pas y arriver, que c’était impossible… mais c’est possible !

Il faut que les gens ouvrent les yeux sur les possibilités, qu’ils regardent les choses clairement et avec un regard optimiste. S’ils aiment vraiment les animaux, et qu’ils s’intéressent à la nature, alors ils doivent être honnêtes avec eux-mêmes. Ils doivent changer leur façon de penser.

Commentaire Montgabay Newscast Dans un article qui n’a pas été publié mais auquel Mongabay a eu accès, Aspinall expose son programme pour éliminer tous les zoos d’ici 25 à 30 ans. Comment est-ce que cela fonctionnerait ? Et autre question évidente : où iraient tous ces animaux hybrides, malades et consanguins, ces animaux incapables de survivre dans la nature ?

Damian Aspinall : Je ne peux que vous parler de la façon dont j’essaie de gérer mes propres parcs. Je comprends tout à fait qu’on ne puisse pas fermer les zoos du jour au lendemain, il y a des animaux qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas euthanasier. C’est un processus graduel.

Le premier combat est de convaincre le grand public que c’est la chose à faire. 

Le deuxième est : comment procède-t-on ? Il y a des choses assez simples : on stoppe la reproduction de tout animal hybride. Tout animal génétiquement pauvre, dont le patrimoine génétique n’est pas assez riche pour lui permettre de se reproduire correctement : on stoppe la reproduction. Tout animal qui n’est pas rare, menacé ou en danger : on stoppe la reproduction.

Sur une période de 20 à 30 ans, ces animaux vont mourir, disparaître doucement. Il y a un côté positif à cette méthode, que j’ai moi-même appliquée : quand j’ai récupéré les parcs de mon père, nous avions 30 tigres. Je pensais alors que les enclos n’étaient pas adaptés. Maintenant, on n’en a plus que 4, et ça donne des enclos 4 fois plus grands. Ces animaux ont donc une qualité de vie bien meilleure, les enclos ont été agrandis, et on peut leur offrir une vie meilleure. Donc, doucement, ces catégories d’animaux disparaissent.

Ensuite, pour ce qui est des espèces rares, on ne devrait être autorisés à les garder et à conserver la licence du zoo, que si on essaie activement de les renvoyer dans la nature, on qu’on travaille avec des gens qui le font.

Deuxièmement, les recettes doivent être taxées, et 10% des revenus doivent être reversés à la nature. Les visiteurs pensent que les zoos injectent des centaines de millions d’euros dans des projets de conservation dans la nature, mais c’est faux. Certains le font. Une poignée d’entre eux va y consacrer plus d’une centaine de milliers d’euros par an, mais c’est une petite minorité. Et si on visite leur site internet, on a l’impression qu’ils font des choses fantastiques, mais ce n’est pas le cas. Donc pour moi, 10% des recettes doivent être directement reversées à des actions de conservation dans le milieu naturel.

Une autre règle : il est interdit de construire un enclos si on est incapable de prouver que l’argent investi dans cet enclos ne serait pas plus profitable s’il allait dans la nature. Donc, un zoo qui fait 5 millions de recettes et construit un enclos pour les tigres, devra prouver qu’il était préférable de construire cet enclos plutôt que d’investir cet argent dans la forêt et dans la protection des tigres qui y vivent.

Ce sont des exemples d’actions qui je pense devraient être mises en oeuvre. Je milite beaucoup pour m’assurer que ce sera le cas. Oui, nous sommes en train de faire couler notre propre entreprise; je n’ai aucun problème avec ça, je pense que les zoos doivent fermer.

Mais il faut faire les choses de façon civilisée, et ça doit être fait de manière contrôlée, plutôt que de tout fermer du jour au lendemain dans un vent de panique.

Commentaire Montgabay Newscast Aspinall dit qu’il est déjà en train de mettre en place les stratégies de conservation “post-zoos”, à travers ses travaux au sein de l’Aspinall Foundation.

Damian Aspinall : Parmi tous nos projets, on a essuyé quelques revers, comme tout le monde. Mais on a aussi été les premiers à réintroduire le Rhinocéros Noir d’Afrique de l’Est dans la nature. De mémoire, on en a réintroduit 11, qui ont donné naissance à 25 petits; aucun n’a été braconné ou quoi que ce soit. On a réintroduit 80 gorilles dans leur habitat naturel, avec à ce jour 50 ou 60 petits. Tous sont libres, dans la nature. On a relâché 150 primates. On a réintroduit les bisons en Roumanie, ils vivent maintenant avec des bisons sauvages dans les Carpates. On a relâché des hyènes en Afrique du Sud…  On a de nombreux projets et dans les deux années à venir, on aura encore 5 ou six projets similaires.

Certains de ces animaux sont nés dans mes parcs et d’autres ont été confisqués sur place. Par exemple, quand on est allés au Gabon et au Congo, il y avait un gros trafic de gorilles de compagnie. On a mis en place une équipe qui s’est infiltrée et a pu démanteler ce réseau de trafiquants. On a pu stopper le trafic de gorilles de compagnie au Congo et au Gabon. Si vous allez aujourd’hui sur ces marchés, vous n’y trouverez pas de bébé gorille enchaîné, prêt à être vendu comme animal de compagnie. On a, à nous seuls, fait tomber ce réseau.

On a aussi tout un programme pour dénoncer les contrebandiers d’ivoire et les braconniers de viande de brousse. On a envoyé d’anciens membres des forces spéciales pour qu’ils forment les militaires sur place à s’infiltrer et à démanteler les réseaux de contrebande. On a arrêté le plus gros contrebandier d’ivoire du Gabon, le plus gros contrebandier du Congo, on a sans doute réduit la contrebande de 25% dans ces régions. On a ces programmes partout où nous allons.

On a aussi de très bons programmes éducatifs. Je crois beaucoup en l’éducation des générations à venir, car la génération actuelle est peut-être incapable de changer sa façon de penser, ses habitudes sont ancrées.

On va dans les écoles à Madagascar, à Java, en Afrique. On projette des films, on édite des livres, on leur montre des photos… On fait tout notre possible pour que lorsqu’ils seront adolescents ou de jeunes adultes, ils soient du côté des animaux et pas en train de chercher à les tuer. On a beaucoup de succès dans ce domaine.

Commentaire Montgabay Newscast : Aspinall apparaît dans de nombreuses vidéos Youtube dans lesquelles il va sur le terrain et retrouve des animaux qu’il a élevés en captivité, puis relâchés. On ne pourrait pas tous faire ça évidemment, au risque de transformer les espaces sauvages en zoos.

Existe-t-il des alternatives pour que les gens puissent interagir avec les animaux sauvages, ou est-ce tout simplement quelque chose qu’on ne doit pas espérer pouvoir faire ? Et si l’Homme n’est plus en contact avec les espèces sauvages, leur conservation ne pourrait-elle pas en pâtir ?

Damian Aspinall : Je n’ai jamais accepté cet argument. Réfléchissons un instant : une des choses que les enfants adorent et qu’ils aiment découvrir, ce sont les dinosaures. Ils aiment les dinosaures, ils apprennent tout sur eux, leur nom, l’ère Cambrienne, ils apprennent tout ça ! Ça les passionne !

Alors qu’il n’y a plus de dinosaures aujourd’hui. Ils ont des jouets, des documentaires, des livres… On pourrait faire ça avec les dinosaures, mais pas avec les tigres, les éléphants, les zèbres ou les girafes ? C’est n’importe quoi, vraiment ! Certains de ces enfants vont devenir de très bon paléontologues, des spécialistes des dinosaures, tout un tas de choses.

On peut faire la même chose avec la vie sauvage; c’est fou qu’il faille avoir vu un tigre dans une cage pour devenir un défenseur de l’environnement, alors qu’on peut devenir un paléontologue en jouant avec un dinosaure en plastique, en lisant des livres et en regardant des documentaires. C’est un argument très puéril. Allez, quoi ! C’est comme s’ils remettaient une pierre après l’autre pour empêcher ce mur de s’effondrer. En utilisant de tels arguments… C’est tellement puéril ! C’est puéril, ce prétexte de l’éducation. Ils ne sont pas honnêtes.

Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque je vais dans une forêt, que je vois des animaux qui sont nés en Angleterre et qui vivent libres dans cette forêt. Ca me met les larmes aux yeux, ça me donne l’impression que toute ma vie vaut le coup d’être vécue. J’ai l’impression, chaque jour et chaque minute de ma vie, que si je ne fais pas tout ce que je peux pour ces animaux, pour les ré-ensauvager, ou pour protéger la vie sauvage, c’est une journée perdue.

On protège des milliers d’hectares en Afrique, on protège des forêts à Java, on commence à protéger la forêt à Sumatra, on va développer une nouvelle réserve en Afrique du Sud, on s’apprête à créer un parc national en République de Somaliland… Tout ça pour le ré-ensauvagement. Et ça me fait mal de voir que la communauté des zoos reste coincée dans sa façon de penser qui date d’il y a 50 ans.

Ils me considèrent comme leur ennemi juré. C’est une blague, alors que j’aime les animaux, je veux qu’ils aient une meilleure vie et qu’on soit honnêtes. Pourquoi garder cet animal captif ? Il n’est pas rare, ni en danger. Arrêtez de mentir au public, de prétendre que vous faites de la conservation alors que ce n’est pas le cas. Le public sait-il que 70% de vos animaux sont hybrides, ou malades ? Non, ils ne le savent pas. Le public sait-il que vous ignorez combien de vos animaux sont hybrides ou malades ? Je trouve ça très triste qu’ils ne soient pas en mesure de m’entendre. Ils se bouchent les oreilles, et ils ne veulent pas entendre ça.

Je ne suis pas leur ennemi, je suis leur ami, je leur dis : “Vous aimez les animaux, vous avez travaillé avec eux toute votre vie. Mais je vous en prie, regardez les choses en face et soyez honnêtes.”

Lien vers l’interview audio à écouter (en anglais) sur : 

https://news.mongabay.com/2019/11/audio-damian-aspinall-on-why-hes-calling-for-zoos-to-be-phased-out-within-the-next-three-decades/?fbclid=IwAR1-l4pcJ34OFFOxDSMwp4h7elH6CkptRiSL1ZtULJX3EJ2pmTcmoYpMX6c